• xaviergelard

Journal d'un album : Imaginary Mountains

Dernière mise à jour : 21 janv.

https://ghostrhythms.bandcamp.com/album/imaginary-mountains


Vous avez 24 ans. Vous êtes jeune, et pourtant vous avez déjà un passé rempli d'ascensions. Vers 10 ans, avec deux amis, vous avez grimpé le mur du pensionnat et disparu dans les bois. Quand on vous retrouve, au quatrième jour de votre fugue, vous expliquez aux gendarmes : « Je croyais pouvoir arriver dans une colonie en marchant vers la montagne ».


Vous passez votre enfance devant une carte de l'Amérique du Sud, achetée en secret, rêvant d'explorer l'inaccessible Matto-Grosso, au centre du Brésil, et ses plateaux bordés de falaises mystérieuses. Déjà votre vie est remplie de hauteurs et de chutes, de chutes qui élèvent, de hauteurs qui abaissent.

Vous ne pouvez pas encore gravir, alors vous plongez : il y a des montagnes aussi sous la terre. Vous devenez un artiste de la spéléo-escalade, cherchant dans les grottes le lien secret entre toutes les montagnes du monde, la nervure souterraine qui leur permet de communiquer entre elles. Vous l'avez entendu, enfant : tous les massifs n'en sont qu'un seul, cette épine dorsale de l'antique Pangée, cette crête de dragon, colonne vertébrale qui tient le monde et fait circuler dans l'immobile roche l'énergie de la vie.

Quand la guerre éclate, vous n'avez pas 17 ans, et vous décidez de monter à Londres ; mais là encore, le bas et le haut se confondent et vous tombez : la veille d'embarquer près de Dieppe, vous glissez le long de la falaise, heurtez un rocher et vous fracturez plusieurs côtes. Recueilli et soigné, vous êtes tout en bas, face à votre montagne intérieure, attendant impatiemment le moment de gravir. Mais, étrangement, cette chute est le début de votre ascension.

Le moment arrive, il n'a pas cessé d'arriver, annoncé dans des rêves, dans des lectures, dans des prémonitions : cette fois il s'incarne, dans le maquis. Vous êtes devenu un Résistant, comme votre père ; ce même père qui, pour vous empêcher d'aller au feu contre les Allemands comme on s'attaque imprudemment à une face Nord, vous attache à lui, pendant les heures de repos au combat, par des ficelles nouées, de peur de vous perdre ; ce même père qui n'aura de cesse de vous chercher jusqu'à son dernier souffle quand vous vous serez vraiment perdu. Le maquis est votre montagne instantanée, où la perte, le danger, l'action et la difficulté se rejoignent.

La France libérée, vous êtes médaillé, vous n'avez pas encore 18 ans ; les hauteurs vous attirent, mais seulement pour en tomber, et vous devenez parachutiste dans l'armée. Vous êtes devenu un artiste de la verticalité ; bientôt vous deviendrez un alpiniste horizontal.

En juillet 1946, à 20 ans, vous partez pour le Brésil, sans argent, dans l'espoir de rejoindre une expédition dans les terres inexplorées du centre brésilien. Après 2700 kilomètres de rivières, de pampas, de forêts, dans l'ascension rigoureuse d'un chemin qui ne s'élève pas, vous arrivez au cœur du Mato-Grosso dans une clairière où des hommes sont morts, tues par ceux qui ne voulaient pas que l'on aborde leur terre : vous ne pouvez pas aller plus loin. Battant en retraite sous la pluie de flèches, vous emportez avec vous cette frontière invisible, entre les explorateurs et le monde qui leur est interdit, farouchement gardé, et vous n'aurez désormais plus de cesse dans votre courte vie de la franchir.

Cette frontière devient la Frontière, celle qui vous manquait pour devenir vous-même, et qui vous tient debout : vous serez son amant. Vous comprenez désormais que ce qu'elle sépare réellement, ce ne sont pas les pays entre eux, ni les hommes, ni même le rêve et la réalité, mais l'horizontalité et la verticalité. Vous souriez : ces flèches-là vous ont atteint.

Vous pressentiez déjà, devant votre carte plate pleine pourtant de pics et de gouffres, devant la mer de Toulon plane et pourtant profonde, que les deux notions ne sont qu'artificiellement séparées et que quelqu'un doit passer le pas pour les réunir.

La Frontière vous rapproche d'un autre homme obsédé par les limites, Henri Coudreau. Géographe du XIXe siècle persuadé que chaque pays doit être délimité par des frontières naturelles comme les fleuves ou les montagnes, il a inventé, littéralement, à partir de monticules, la chaîne de montagnes des Tumuc Humac pour délimiter le Brésil et la Guyane : ses montagnes, majestueuses, et qui n'existent que dans son imagination, sont dessinées sur des cartes, et résistent longtemps ; des montagnes de papier plus hautes dans votre esprit que les autres montagnes réelles que l'on cherche à platement gravir ; vous ne voulez pas conquérir, vaincre, dompter ; vous ne voulez pas aller plus haut ; vous voulez être élevé. . Des générations d'explorateurs ont rêvé de les voir, ces monts Tumuc-Humac, de les découvrir, de les explorer, depuis qu'ils sont dessinées sur des cartes ; personne ne les a vues, mais elles n'en existent pas moins : vous serez celui qui l'a fait.

La cartographie aérienne s'invente, les Monts Tumuc-Humac sont introuvables vu du ciel, seulement des collines. Vous le savez mais, revenu au Brésil pour tenter l'expédition de leur découverte, quand on vous présente des cartes mises à jour et qui n'en font pas mention, vous préférez vous fier aux anciennes, à celle de Coudreau, Vous avez choisi.

Vous avez 24 ans, et la montagne est devant vous. Elle n'est nulle part sous vos yeux, et vous ne la trouverez jamais, mais elle imprègne tout ce que vous voyez : les paysages, les arbres, les hommes, les femmes, la vie même. Vous racontez, durant votre périple qui part de la Guyane française, dans des carnets qui seront publiés à votre mort, la vie de ceux que vous rencontrez sur le chemin et qui sont confrontés à leur propre montagne, cherchant de l'or, protégeant leur terre, chacun confronté à un mythe plus grand que lui et qu'il s'efforce de gravir de toutes ses forces, chacun s'efforçant lui aussi de fondre en une seule ligne à sa façon ces deux lignes obstinément croisées, la verticalité de l'homme vivant et l'horizontalité de celui qui meurt. Vous rejoignez Antonin Artaud et son chemin en spirale, vous rejoignez René Daumal et ses explorations horizontales dans le sommeil, vous rejoignez l'enfant qui faisait le mur de la pension, vous êtes entré dans la carte.

Vous avez 24 ans et votre ascension se termine. Bientôt vous disparaîtrez, votre père partira à votre recherche, les plus folles rumeurs courront sur votre mort. La dernière étape de votre vie se déroule devant un fleuve. Il n'y a rien de plus horizontal qu'un fleuve, mais vous avez trouvé vos monts Tumuc Humac. Ils sont immenses, presque à toucher le ciel ; et comme les arbres alentours, ils plongent leurs racines profondément dans le sol. Vous les voyez enfin.


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