• xaviergelard

L'abécédaire de Madeleine : C comme La Circulaire

Dernière mise à jour : 9 janv.

https://ghostrhythms.bandcamp.com/track/la-circulaire


Le dernier morceau de Madeleine, de par son nom, renvoie à deux éléments distincts : le cycle musical et la violence administrative.

Le morceau est construit de manière cyclique, sur le martèlement funèbre du tom basse, persistant tout du long, simplement déplacé sur d'autres éléments et accentué par sa reprise dans le thème, et finalement exécuté par toute la section rythmique à l'unisson pour le solo final.

C'est un motif rythmique compliqué mais assez court, qui apparaît sous quatre formes différentes, à cause de la pulsation régulière à la charleston qui donne l'illusion qu'il se métamorphose alors qu'il est simplement perçu différemment.

Cette idée est à la base de Ghost Rhythms : une simple inflexion de la pulsation permet de changer radicalement la forme que l'on attribue à ce que l'on écoute. Ainsi, l'entrée de la batterie de John Bonham dans Misty Mountain Hop de Led Zeppelin, par exemple, modifie la perception du motif exécuté au piano électrique en tout début de morceau.

Ces deux cycles conjugués (celui du tom basse contre celui de la charleston) donnent naissance à un troisième cycle : après quatre «transformations», le motif revient sous sa forme initiale.

Le cercle et la spirale sont évidemment au cœur de Vertigo, comme l'indique le générique élaboré par Saul Bass, où l'on voit des formes tirées du cercle évoluer dans un espace noir. Ces formes tournantes apparaissent après qu'on a plongé dans l'iris de Madeleine. Cet iris fixe ouvre l'accès à des spirales. Autrement dit: le cercle qui enferme peut être tourné en spirale libératrice («Après 13 ans écoulés on dirait que j’en reviens au même point mais le tour que j’ai fait était en spirale: il m’a mené plus haut» [Antonin Artaud, 1982, œuvres complètes , tome VII, p. 180]). Et inversement, dans Vertigo, la spirale amoureuse qui semble porter ses protagonistes vers le haut se révèle un cercle aux pouvoirs maléfiques dont ils ne peuvent s'extraire et qui les mène à la chute.

La résonance administrative (une «circulaire» est un texte officialisant des décisions que les subordonnés doivent appliquer) du titre est vouée à accentuer la violence de la fin du morceau, qui a commencé en tension et finit en explosion : une décision administrativement validée peut donner lieu à des actes inhumains perpétrés par ceux qui sont voués à respecter les ordres qu'on leur donne - c'est l'idée d'une mécanique implacable pourtant organisée et prorogée par des êtres doués de sensibilité, au cœur des livres et des nouvelles de Kafka (dans la Colonie pénitentiaire, par exemple, un appareil manipulé par un officier inscrit dans la chair du condamné le motif de la punition, jusqu'à la mort, sans que cet officier, admiratif du système, ne remette son action en doute.) Elle permet également de souligner la mécanique du film, appliquée par des personnages qui pourraient pourtant, à divers moments, s'en éloigner. Judy choisit de déchirer la lettre d'aveux qu'elle destine à Scotty ; Scotty persiste dans l'idée de retrouver Madeleine dans Judy. Le destin qui les accable, hérité des tragédies grecques, éclipse un point essentiel : ce sont eux-mêmes qui l'ont forgé.


Le cœur du film, Madeleine, est un personnage fascinant. L’histoire se déroule à San Francisco. Scottie, ancien policier sujet à des crises de vertiges, est contacté par un ancien ami, Gavin Elster, qui lui demande de suivre sa femme, Madeleine. Il pense qu’elle est possédée par son aïeule, Carlotta Valdes, laquelle s’est suicidée. D'abord réticent, Scottie finit par accepter. De filature en filature, Madeleine et Scottie tombent amoureux. Mais, victime d'une crise de folie, Madeleine se jette du haut de la tour d'une église ; Scottie, terrassé par son vertige, n'a pas pu la suivre et la sauver.


Bien plus tard, au détour d'une rue, il rencontre Judy, le sosie de Madeleine. Après l'avoir suivie, il l'aborde et ils sortent ensemble. Il lui colore les cheveux en blond, lui achète le tailleur que portait la défunte, la remodèle de façon à la transformer en Madeleine. Un soir qu’ils s'apprêtent à sortir, Judy s'attache autour du cou un bijou ayant appartenu à Madeleine. Scottie le reconnaît et comprend qu'il a été la victime d'une machination : Gavin Elster, voulant se débarrasser de sa véritable femme, a engagé Judy afin de jouer son rôle et de feindre la possession. Au moment opportun, elle a fait mine de se suicider, sachant que Scottie ne la suivrait pas jusqu’en haut du clocher, à cause de son vertige. Gavin Elster en a profité, caché dans la même tour, pour pousser sa véritable femme dans le vide. Le meurtre peut, avec le témoignage de Scottie, qui n’a pas vu la substitution, passer légitimement pour un suicide.


Madeleine n’existe pas. Elle est créée de toutes pièces à partir de la véritable femme de Gavin, qu’on ne voit jamais, et d’une histoire de hantise. Mais en même temps, Madeleine est le personnage le plus réel du film : Judy n’est rien aux yeux de Scottie que le sosie de Madeleine. La vraie Madeleine, la femme de Gavin, n’apparaît jamais, sinon morte. Et, quand Judy, vraie-fausse Madeleine, meurt à son tour, c’est d’un saut dans le vide depuis le même clocher où elle a feint de « suicider » son personnage. Madeleine vient de nulle part, mais elle éclipse ceux qui l’ont créée : elle leur échappe. Elle se joue des manigances de Gavin, de la déception de Scottie, de tout ce qui prétend la réduire à rien. Elle persiste dans son existence particulière, qui s’apparente à la hantise que Gavin évoquait. De fait, Madeleine n’est pas possédée par Carlotta : Judy est possédée par Madeleine.


Faire la bande originale alternative d’un tel film, c’est susciter des fantômes à propos de fantômes.



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