• xaviergelard

L'abécédaire de Madeleine : B comme Bridge (et Another Bridge)

Dernière mise à jour : 21 janv.

https://ghostrhythms.bandcamp.com/track/another-bridge https://ghostrhythms.bandcamp.com/track/a-bridge


Vertigo est un film sur le désir.

Il semble mettre en scène un désir frustré qui doit prendre mille détours pour se satisfaire, et qui n'aboutit pas au bonheur, mais à la perte.

Les symboles verticaux de la tour Coit («Coit Tower is a phallic symbol», dixit Alfred Hitchcock), des séquoias et de la spirale de l'escalier de la Mission participent de l'érotisation du film. La difficulté qu'ils représentent chacun (la tour Coit est trop lointaine, trop imposante, les arbres trop écrasants, l'escalier, trop dur à grimper à cause du vertige) laissent à penser que le désir sexuel masculin est difficile à assumer, à garder, et que, quand il se produit, il ne peut se fonder que sur un malentendu : Scottie ne désire pleinement Judy qu'une fois qu'elle est grimée en Madeleine.

Loin de parler seulement du désir masculin, le film a l'air également de condamner la possibilité de la promiscuité physique, laissant à imaginer qu' «il n'y a pas de rapport sexuel», selon une formule de Jacques Lacan. Les personnages, enfermés dans leurs fantasmes et leurs représentations, sont privés d'un espace commun qui permette l'échange et l'amour : chacun y joue un rôle, et quand les masques tombent, la mort intervient. Chacun est seul, renvoyé à l'impossibilité d'une communication, excepté une brève fusion, construite et nourrie par le mensonge.

Vertigo semble donc un film sur un désir miné, irrémédiablement considéré comme mu par un manque impossible à combler (ce que l'on désire est toujours au-delà de la chose désirée, inatteignable). Le mouvement de caméra qu'Hitchcock utilise pour symboliser le vertige (zoomer tandis qu'on recule la caméra) le dit bien : même proche, l'objet reste inatteignable.

Pourtant il y a une autre manière de voir le désir. Outre ces symboles de verticalité, dans le San Francisco de Vertigo, il y a les ponts.



Dans le film, il y en a deux. Le Golden Gate Bridge, qui joue un rôle important dans l'imaginaire de la ville, et marque le lieu de la noyade de Madeleine, et son sauvetage par Scottie, amorçant le piège qui va se refermer sur eux deux, d'abord. Ce même pont sert de modèle au soutien gorge qu'a dessiné Midge, chef d’œuvre d'ingénierie permettant de se passer de bretelles - et qui laisse Scottie songeur et interdit.

Mais il y a un autre pont : le pont de roses que Judy/Madeleine dessine dans les eaux de la Baie, sous le Golden Gate.

Et si ces roses flottant n'étaient pas les fleurs d'un linceul, mais les fragiles bases d'un autre pont ? Il se pourrait que les pétales effeuillés que Judy/Madeleine lance en silence tandis que Scottie la regarde pavent un chemin entre eux qui ne soit pas celui de l'impossible rencontre entre deux êtres. Ils permettent d'envisager un espace commun, entre eux, où le désir de l'autre peut avoir lieu ET ne pas conduire à l'insatisfaction ou à la mort. Le Golden Gate et sa contrepartie en lingerie évoquent une rencontre trop figée, trop artificielle pour renverser le cours des relations - chaque être est une île, et les immenses ponts que l'on jette entre eux les isolent davantage. Mais le pont de roses que Judy/Madeleine lance presque malgré elle amorce une pensée fragile, qui va à l'encontre du film : si chaque être reste une île, c'est parce que la nature des ponts que nous empruntons pour nous relier nous sont imposés du dehors. Il nous reste à inventer, chacun vers l'autre, les ponts qui nous rapprochent.


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