• xaviergelard

L'abécédaire de Madeleine : A comme Apparition

Dernière mise à jour : 9 janv.

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L'apparition, dans Madeleine, c'est aussi bien l'apparition rituelle d'Hitchcock dans ses propres films (dans Vertigo, au détour d'une ruelle, juste avant la première rencontre entre John «Scottie» Ferguson et Gavin Elster) que l'apparition du spectre de Madeleine.

Il n'y a pas de fantôme appelé Madeleine dans le film : si l'on s'en tient au script, il n'y a que la femme réelle de Gavin, Madeleine, qu'on ne voit jamais (sauf morte, et de dos), et Judy, engagée par Gavin pour jouer le rôle de sa femme. Elle semble plusieurs fois dans le film possédée par ce que Gavin prétend être le fantôme de la grand-mère de Madeleine, Carlotta Valdes.

Ce que le film ne dit pas, mais que l'on peut percevoir, c'est qu'un autre fantôme a pris le contrôle des personnages. C'est Madeleine, née du fantasme de Scottie et de la tromperie de Judy, et qui finit par prendre contrôle et de l'un et de l'autre : Judy est forcée de se transformer en Madeleine, et Scottie ne peut éprouver d'amour que pour cette femme fantôme qui éclipse les femmes réelles.

A bien regarder Vertigo à cette lumière, on peut s'apercevoir que Madeleine éclipse les autres femmes, et même le fantôme supposé de Carlotta, tout au long du film. Elle apparaît ainsi, subrepticement, dans l'histoire, à la manière d'Hitchcock dans ses propres films.

Cette apparition n'a pas seulement, dans le cas d'Hicthcock et de Madeleine, pour objet de montrer l'envers du décor, et de désigner le vrai maître de l'action, déguisé en simple personnage, voire en figurant. Elle a également pour but de rendre palpable un paradoxe de la perception.

On s'en rend compte principalement dans la célèbre scène de la forêt et des cernes de l'arbre, où l'on peut «reconnaître» une des apparitions du fantôme de Madeleine dans le film, à l'insu des personnages.

En effet, ce n'est pas le fantôme de Carlotta qui s'exprime par la bouche de Judy, lorsqu'elle dit : «Here I was born, and here I died. It was only a moment for you. You took no notice.» Manifestement, le fantôme qui parle s'adresse précisément à Scottie. Il lui laisse plusieurs indices : il lui fait remarquer qu'il n'a pas noté sa naissance et sa mort, lui indiquant par-là même qu'il aurait pu la noter, mais qu'il n'a pas pu ou pas voulu - ce qui écarte Carlotta Valdes, que Scottie ne peut avoir connue. Si elle lui indique sa propre naissance et sa propre mort, dans le souffle d'un instant et d'un seul geste, elle laisse entendre que sa naissance et sa mort sont en dehors du temps, tel que le vit Scottie.

Celui-ci se trompe, comme les spectateurs, en interprétant les cernes de l'arbre comme des marqueurs temporels : il ne faut pas regarder l'espace entre les cernes pour y voir un indice de l'écart entre l'époque de Carlotta et l'époque des personnages, mais se concentrer sur les cernes eux-mêmes, dont la forme est circulaire, et qui renvoient à une conception du temps elle-même circulaire, et non linéaire.

L'apparition de Madeleine dans l'histoire de Judy et Scottie est l'apparition du temps circulaire à l'intérieur du temps linéaire. Le vertige de Vertigo naît de l'intersection de ces deux temporalités.




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